DSK, «7 sur 7», la politique, le féminisme : les confidences d’Anne Sinclair à nos lecteurs

À l’occasion de la sortie ce mercredi de son nouveau livre, «Passé composé», la journaliste s’est longuement confiée aux lecteurs de notre journal.

« Je suis vieille… Donc je suis vaccinée. Pour une fois, c’est un privilège. » Une note d’humour… Et la glace se brise dès qu’Anne Sinclair, sourire lumineux sur sa veste crème et son jean marine, arrive au siège de notre journal ce jeudi matin pour rencontrer nos six de nos lecteurs. « Bonjour à tous et merci beaucoup. Vous me donnez l’occasion de parler à de vraies gens et non à des journalistes », lance l’ancienne animatrice vedette de « 7 sur 7 » sur TF 1 de 1984 à 1997 avant de demander à chacun de se présenter.

Face aux questions des « premiers lecteurs », dit-elle, de « Passé composé » (Editions Grasset, 384 pages, 22,50 euros. Sortie le 2 juin) où elle livre ses mémoires, Anne Sinclair, 72 ans, alterne sérieux, franchise, pointe d’humour et même une émotion palpable lorsqu’elle évoque l’affaire DSK à New York.

SA PERSONNALITÉ. « Je suis une paresseuse contrariée »

Alexandra Pinto. Pourquoi ce besoin d’écrire, de partager vos mémoires ?

ANNE SINCLAIR. J’avais toujours dit je n’écrirai pas de mémoires, un exercice narcissique, mais j’ai plongé dedans car j’ai trouvé intéressant de revisiter une actualité politique, médiatique et une époque… Tant qu’il me reste des neurones, j’ai voulu raconter mon expérience professionnelle et j’ai élargi en livrant le portrait de la femme que je suis, connue surtout pour avoir fait une émission et, contre ma volonté, fait des titres de journaux.

Pourriez-vous envisager d’écrire une fiction ?

J’aurais adoré mais je ne suis pas douée pour ça. Avec ma formation de journaliste, je suis très attachée au réel, aux faits. Je manque d’imagination… Dans mon livre, je raconte comment on me l’a cassée à jamais quand j’étais en CM2 : j’avais fait une rédaction où il s’agissait de raconter nos vacances. J’avais inventé et c’était lamentable. Et la prof a lu ma copie en classe en faisant rire les copains…

Dans « Passé composé », « j’ai voulu raconter mon expérience professionnelle et j’ai élargi en livrant le portrait de la femme que je suis », confie Anne Sinclair.
Dans « Passé composé », « j’ai voulu raconter mon expérience professionnelle et j’ai élargi en livrant le portrait de la femme que je suis », confie Anne Sinclair. LP/Olivier Arandel

Karima Tafat. Vous parlez beaucoup de votre mère, le modèle que vous n’avez pas envie de suivre…

Sur ma mère, c’est assez sévère, mais tendre aussi… Je ne l’ai peut-être pas bien comprise : ma mère (NDLR : femme au foyer) n’était pas très heureuse, elle s’est complètement consacrée à son mari et à sa fille unique avec la volonté que je sois toujours au top. J’étais surprotégée et j’ai vécu cette forme d’amour comme une sorte d’étouffement. Mais je lui dois d’être qui je suis aujourd’hui. S’il n’y avait eu que mon père (NDLR : qui a fait carrière dans l’industrie des cosmétiques), j’aurais été une fantastique paresseuse car il n’était pas là à me pousser à travailler. Je suis fondamentalement paresseuse et une paresseuse perpétuellement contrariée… Ma mère m’a sans doute incitée à essayer de me dépasser.

Pourquoi ressentez-vous autant de culpabilité en tant que mère de deux fils ?

La culpabilité ne me lâche pas et c’est pour cela que je ne me sens pas une femme accomplie. Je connais beaucoup de femmes qui travaillent et qui ont su être plus à l’écoute et présentes… Mes enfants ont un peu souffert, non pas du fait que je passe à la télé, car ils ont compris que ce n’était pas grand-chose, mais du fait que je travaillais beaucoup et que je déléguais souvent à ma mère ou à une jeune fille au pair. Ils n’ont pas l’air de s’en plaindre trop et je pense qu’ils ne sont pas si malheureux, finalement. Mais je me trouve une mère un peu incomplète.

SA CARRIÈRE. « J’ai raté des interviews »

Benoît Paris. Quel est votre meilleur souvenir de « 7 sur 7 » ?

J’ai des souvenirs forts dont Gorbatchev, que j’ai interviewé la dernière semaine où il a exercé son pouvoir. Il y avait une sorte d’excitation car l’histoire de la fin d’un monde était en train de s’écrire. Il y a eu aussi Helmut Kohl, cet Allemand extraordinairement européen qui avait vécu dans sa chair et dans sa famille les deux guerres. Lors de la chute du mur de Berlin en 1989, il avait reçu un coup de fil de Gorbatchev lui disant que le KGB lui affirmait qu’il y avait des morts, des bagarres. Kohl lui a répondu : Je vous supplie de me croire, ça se passe dans la joie et la bonne humeur. Les larmes aux yeux, il m’a raconté que c’était miraculeux que Gorbatchev lui ait fait confiance, à lui et non à ses services de renseignements ! J’ai aussi de grands souvenirs avec Mitterrand. Chirac, je l’avais beaucoup vu candidat, et parfois au fond du trou, Sarkozy a fait sa première émission avec moi…

Anne Sinclair a été l'animatrice vedette de « 7 sur 7 » sur TF 1 de 1984 à 1997.
Anne Sinclair a été l’animatrice vedette de « 7 sur 7 » sur TF 1 de 1984 à 1997. LP/Olivier Arandel

Et le pire ?

J’ai raté des interviews, notamment avec le baron Empain ou Paul McCartney, mon idole, qui n’a pas été très sympa. J’ai dû parfois ramer ! Madonna, j’étais excitée de la recevoir, mais elle n’était pas très concernée par l’émission qui a pourtant très bien marché. Les scores faramineux ce ne sont pas toujours ceux des meilleures émissions !

Augustin Voruz. Quels sont les invités que vous regrettez de pas avoir reçus ?

Catherine Deneuve et Isabelle Adjani. Je leur ai demandé plusieurs fois de venir, mais elles n’ont jamais accepté. J’aurais trouvé intéressant d’interviewer Poutine, même si c’est très compliqué d’interroger quelqu’un qui use de son pouvoir pour être autoritaire.

Benoît Paris. Vous avez toujours refusé de recevoir Jean-Marie Le Pen. Était-ce en raison de ses idées ou de son comportement ingérable et provocateur ?

Ingérable et provocateur, ça m’est égal. Mais, c’est un homme raciste — il a été condamné —, antisémite, anti-arabes, anti-homosexuels… Certains ont cru à un caprice de ma part. Or, je pense que je n’avais pas les armes pour discuter avec lui. Si vous l’interrogiez sur le chômage, la sécurité sociale ou l’éducation, il répondait immigration avec un seul discours. Le jour où il est arrivé au second tour de la présidentielle en 2002, j’ai fait une autocritique : c’était inefficace de ne pas le recevoir, le peuple français est libre de ses choix et les idées passent, existent… Suffisamment d’ailleurs pour qu’il y ait, je pense, une représentation proportionnelle à l’Assemblée nationale car il n’est pas normal qu’un parti politique qui représente 30 % des voix soit si peu représenté.

Accepteriez-vous aujourd’hui de vous entretenir avec Marine Le Pen ?

Oui. Je l’ai d’ailleurs rencontrée pour mon livre « Chronique d’une France blessée » en 2017, où nous avons eu un entretien très courtois et républicain. Mais Marine Le Pen, quoi qu’on pense de ses idées, est parfaitement dans l’orbite démocratique. Elle n’est pas condamnée par les tribunaux, elle n’a pas enfreint la loi, contrairement à son père.


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Augustin Voruz. Que pensez-vous justement du traitement actuel de l’information ?

Je suis une grande consommatrice. Je me lève le matin en écoutant France Inter, je me couche avec une chaîne info et j’ai lu les journaux. Les chaînes d’information sont très utiles quand elles donnent une information immédiate. Mais lorsque certaines ne font que de la polémique, uniquement pour hystériser le débat, ce n’est pas l’information que j’admire.

Karima Tafat. Comment avez-vous vécu l’arrêt de « 7 sur 7 » en 1997 ?

C’était mon choix. À l’époque, mon ex-mari (NDLR : Dominique Strauss-Kahn) venait d’être nommé à un poste important au gouvernement (NDLR : ministre de l’Économie) et j’ai eu le sentiment que ma liberté serait entravée, que nous aurions été en plein conflit d’intérêts. Ma décision a beaucoup surpris. Mais cela me semblait d’une logique imparable. Et il faut savoir arrêter. Je ressentais une certaine usure, après treize ans. Je l’ai vécu comme le passage à la retraite. Je ne voulais pas être droguée de l’antenne. Je ne suis pas accro à la notoriété, j’en suis méfiante. Elle m’a valu beaucoup de plaisirs et beaucoup d’ennuis (sourire).

Anne Sinclair dédicace son dernier livre à l'issue de l'entretien.
Anne Sinclair dédicace son dernier livre à l’issue de l’entretien.  LP/Olivier Arandel

LA POLITIQUE. « La gauche n’existe plus »

Olivier Bertrand. Que pensez-vous du paysage politique français ?

Il y a un désarroi face aux partis, justifié. Même si je suis désolée par l’impression du « tous pourris ». La gauche n’existe plus, elle est totalement explosée. La droite ne sait plus très bien où elle habite non plus. Emmanuel Macron a explosé la première et modernisé la seconde. On a de la matière inflammable et il faut faire attention à ne pas aider à l’émergence de forces politiques qui se nourrissent de sentiments de violence, de rejet. C’est ce que je trouve inquiétant dans la situation politique actuelle. Je suis une sociale-démocrate et pas d’accord avec une certaine partie de la gauche qui considère que Macron et Le Pen, c’est pareil. Non, ce n’est pas pareil. Des gens disent que la gauche s’abstiendra au second tour. Moi, je choisirai Macron contre Le Pen. Si ce n’est pas Le Pen, on verra.

Alexandra Pinto. Que vous inspirent les crimes antisémites, notamment de Sarah Halimi et Mireille Knoll, commis en France ?

Il faut relativiser un peu. On n’est pas dans les années 1930. Il n’y a pas d’antisémitisme d’état. Au contraire, les structures étatiques protègent les communautés et les minorités. Il y a des crimes antisémites. Ce qui est important, ce sont les procès. Quand ils n’ont pas lieu, il manque une partie de l’histoire.

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Benoit Paris. Pourquoi ne vous êtes-vous pas engagée en politique ?

Je ne suis pas une militante mais je suis très critique vis-à-vis de moi-même et des autres. Vous n’entrez pas dans un parti pour prendre vos distances. Vous assumez. Je préfère me cantonner à observer, analyser.

L’AFFAIRE DSK. « Je n’avais pas de raison de ne pas croire mon ex-mari »

Karima Tafat. Comment avez-vous fait face à l’adversité en vous retrouvant au centre d’une affaire mise sur la place publique internationale ?

Dans ce livre, j’essaie d’expliquer. J’ai écrit 30 pages sur 400, un chapitre sur quatorze pour dire ce qui m’était arrivé. Je l’ai appelé « le Chapitre impossible » car c’était impossible à raconter et impossible de ne pas le raconter. Je me suis cantonnée à la répercussion que cette tempête a eue sur moi. Quand on est dans une bagarre, on fait face. On ne détale pas au premier accroc, même si c’est plus qu’un premier accroc. Après, on se retourne et on se dit ouh là… Moi, j’ai décidé de tenir et lorsque je n’ai plus pu tenir, j’ai souhaité partir, mais je ne voulais pas que cela se fasse en pleine tourmente. Au départ, dans cette histoire de New York, je n’avais pas de raison de ne pas croire ce que mon ex-mari disait et de trouver que tout cela était d’une grande violence.

Comment vous êtes-vous reconstruite ?

Je suis plutôt d’un tempérament joyeux, gai, positif — malgré de fortes tendances négatives et sombres — et je regarde devant. Je me suis reconstruite grâce à l’amour de mes enfants, au fait de voir grandir mes petits-enfants, à l’amour de mes beaux enfants, à l’amour tout court. Grace aussi à ma vie professionnelle retrouvée, que j’avais mise entre parenthèses car j’étais aux Etats-Unis : j’ai monté un journal, le Huffington Post, j’ai fait de la radio à Europe 1, j’ai rédigé des livres. J’ai essayé de faire des choses différentes. Tout le monde subit des épreuves, des drames, des deuils… Au final, la vie m’a plutôt gâtée.

Benoît Paris. Vous avez dit « On ne laisse pas un homme à terre ». Si on remontait le temps, referiez-vous la même chose ?

Vous touchez là à un domaine privé qui est ce que je ressens (on la sent émue). Or, je n’ai pas voulu l’aborder dans le livre. Je n’ai pas de jugement à porter aujourd’hui. En tout cas, cela m’appartient.

Après une telle affaire, peut-on avoir une vie publique et familiale normale sans avoir l’impression d’être jugée ?

Vous avez raison, ce n’est pas facile, surtout au sortir de la bagarre quand la loupe est sur vous, que l’on compte dans le monde 150 000 unes de journaux qui vous traquent, quand vous avez devant chez vous des grappes entières de journalistes soucieux de capter une image ou un son… Vous vous sentez un peu dévorée. Après, quand la vie est redevenue plus paisible, je suis redevenue une femme normale comme je l’ai toujours été. J’ai un compagnon (NDLR : l’historien Pierre Nora) avec lequel nous menons une vie heureuse sans faire les délices de la presse people.

Olivier Bertrand. Que pensez-vous des mouvements #MeToo ?

C’est une chance, un progrès formidable de faire en sorte que la parole soit libérée, que les femmes s’expriment et ne soient plus mises sous le boisseau. Il y a une prise de conscience importante. Le féminisme a longtemps reposé sur une demande d’égalité des droits, avec les mêmes salaires, les mêmes postes, ce qui n’est toujours pas le cas même si une femme vient d’être nommée pour la première fois directrice du Louvre. Par ailleurs, je n’ai pas subi de discriminations sexistes ou d’agressions et je faisais partie des gens qui n’avaient pas toujours conscience que certaines femmes vivent cela. Mais j’ai dû me battre, prouver que j’étais capable et douée. À partir du moment où nous avons fait notre trou, Christine Ockrent, Claire Chazal et moi avons presque eu un privilège de minorité. On n’avait pas l’habitude qu’une femme interrompe un homme politique en interview. Aujourd’hui, c’est heureusement répandu.

DSK, «7 sur 7», la politique, le féminisme : les confidences d’Anne Sinclair à nos lecteurs

Autour d’Anne Sinclair, de gauche à droite : Karima Tafat, 50 ans, DRH, Paris XVIIe ; Benoît Paris, 46 ans, directeur marketing, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) ; Augustin Voruz, 24 ans, étudiant en histoire de l’art, Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) ; Alexandra Pinto, 35 ans, ingénieure télécom, Paris XVIIe ; Olivier Bertrand, 65 ans, retraité, Les Lilas (Seine-Saint-Denis), Marion Guessoum, 36 ans, conseillère carrière à l’Institut Pasteur, Paris XIe.

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Ref. : leparisien.fr

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