Prière, travail et silence… plongée dans le secret d’un monastère

LE PARISIEN WEEK-END. Depuis bientôt mille ans, l’abbaye Notre-Dame-de-Bellefontaine, dans le Maine-et-Loire, accueille des hommes qui ont voué leur existence à Dieu. Entre louanges, contemplation et lecture des textes sacrés, plongée exclusive dans un monde silencieux, dont l’avenir est aujourd’hui incertain.

Une nuit d’encre enveloppe encore le haut bâtiment au toit d’ardoise. Dans la pénombre, des silhouettes encapuchonnées glissent sans un bruit sous une galerie de tuffeau. Il est 4 h 30, Notre-Dame-de-Bellefontaine s’éveille.

Les moines, vêtus de la coule, un ample vêtement liturgique aux larges manches, pénètrent bientôt dans la nef de l’abbatiale. Ils sont sept à prendre place dans les stalles nimbées d’une lumière tamisée. Certains ont les yeux fermés, d’autres lisent des psaumes qu’ils connaissent pourtant par cœur.

À 18 heures, les moines prennent place dans les stalles de l’église, alors que sonnent les vêpres.
À 18 heures, les moines prennent place dans les stalles de l’église, alors que sonnent les vêpres. LP/Arnaud Dumontier

La cloche qui retentit marque le début de l’office de vigiles. « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange », exhortent les frères à trois reprises, avant de s’incliner en direction de l’autel. Aux premiers pincements des cordes de la cithare, les voix s’élèvent, dans une harmonie mille fois polie, vers les magnifiques voûtes angevines qui coiffent l’église. Et, au-delà, vers ce Dieu auquel ces hommes ont voué leur vie.

Chaque matin, un temps pour la lecture

« Toujours prier et ne jamais se décourager. » Aujourd’hui encore, ce verset de l’Evangile selon saint Luc régit le temps qui s’écoule, immuable ou presque, dans le secret de ces murs. Une fois par nuit, et six fois par jour, « dans la froide attente des vigiles comme dans la splendeur des aurores, à l’heure de midi comme à celle où s’allument les lampes et où montent les étoiles, redire louange et merci au Seigneur, implorer sa grâce et son pardon, est notre premier devoir », rappelle un joli texte écrit par les moines.

Depuis bientôt mille ans, Notre-Dame-de-Bellefontaine accueille ceux qui ont décidé de se mettre en retrait du monde afin de mieux suivre Dieu. Dès le XIe siècle, des ermites vivent au creux de ce vallon boisé du pays des Mauges, aux confins de l’Anjou. Des documents attestent qu’une première abbaye s’établit ici à partir de 1120. Cependant, il faut attendre la fin du XIXe siècle pour qu’elle prenne, après bien des vicissitudes, sa physionomie actuelle.

L'édifice tel qu'on le connaît aujourd'hui date de 1875.
L’édifice tel qu’on le connaît aujourd’hui date de 1875. LP/Arnaud Dumontier

Les lieux sont discrets, et rares sont les journalistes à y avoir séjourné – la dernière fois, c’était en 1956. Dissimulés au milieu des champs, à l’écart du village de Bégrolles-en-Mauges, dans le Maine-et-Loire, les 8 hectares délimités par une enceinte en schiste sont presque invisibles depuis la route. Une fois qu’il a franchi le portail de granit rose surmonté d’une statuette de la Vierge, le visiteur découvre un havre de paix en pleine nature.

À gauche, des chênes et des sapins centenaires, une vaste prairie, un étang bordé de peupliers et, derrière, de grands bâtiments agricoles surmontés de tuiles rouges. A droite, le monastère proprement dit, imposant édifice construit à partir de 1875 sous l’impulsion de dom Jean-Marie Chouteau – un titre notamment utilisé chez les trappistes –, abbé pendant soixante-trois ans et infatigable bâtisseur. Jouxtant l’église et son fin clocher noir, le carré du cloître marque le cœur de l’abbaye.

Il est maintenant 6 heures du matin. Après l’office, les moines ont, pour la plupart, troqué la coule pour l’habit quotidien : scapulaire noir – une sorte de long tablier à deux pans – sur robe blanche, ceinture en cuir marron, sandales ou chaussures sans fioritures. Un à un, ils s’assoient à la place qui leur est attitrée dans le scriptorium. Cette salle majestueuse, portée par sept piliers, est consacrée à la « lectio divina » : chaque jour à l’aube, les religieux consacrent du temps à la « lecture de la parole divine » qu’ils puisent dans la Bible, les écrits des Pères de l’Eglise et des auteurs spirituels.

À l’aube, les moines s’installent dans le scriptorium (ici, le père  François-Xavier) pour la « lectio divina », ce temps consacré à la « lecture de la parole divine ».
À l’aube, les moines s’installent dans le scriptorium (ici, le père François-Xavier) pour la « lectio divina », ce temps consacré à la « lecture de la parole divine ». LP/Arnaud Dumontier

Pour cela, ils peuvent s’inspirer des centaines d’ouvrages alignés dans les bibliothèques encadrant la pièce aux hautes fenêtres cintrées. Sur son pupitre, l’abbé Jean-Marc, qui dirige la communauté depuis 2004, a disposé cinq livres, dont un Ancien Testament interlinéaire en hébreu-français plutôt intimidant.

Cependant, « la lectio n’est pas un moment d’étude ou d’érudition. Il s’agit plutôt d’un temps de méditation. C’est une autre façon de ressentir la présence du Seigneur à travers des textes que nous connaissons, mais qui nous parlent toujours de manière différente », précise ce théologien pince-sans-rire de 62 ans, doté d’un humour tout aussi aiguisé que son savoir.

Tandis que l’aurore se profile, les lampes de bureau forment autant d’îlots de lumière dans l’obscurité bleutée. Le seul son est celui des pages qui se tournent. Un frère nonagénaire suit des yeux les lignes de sa Bible, une croix en bois toute simple devant lui, tandis qu’un autre, lunettes sur le nez, décode le « Patrologia Latina ».

Pour certains, une révélation dès l’enfance

Ils sont seulement 18 à vivre aujourd’hui à Bellefontaine, selon la loi de l’Ordre cistercien de la stricte observance, établie en 1892 et plus connue sous le nom de la Trappe. Au sein de cette communauté tournée tout entière vers la louange et la contemplation, de « simples » frères cohabitent avec les pères.

Ces derniers sont habilités à célébrer la messe et à mener des tâches pour guider la collectivité. Les parcours qui ont conduit ces hommes à vivre cloîtrés sont singuliers. L’un a prononcé ses vœux à 50 ans, à la suite du cancer qui a emporté sa femme, tandis que beaucoup se destinaient depuis tout jeunes à entrer dans les ordres.

Pierre, le benjamin et dernier arrivé, cheveux rasés et regard d’aigle, a 44 ans, alors que les deux doyens affichent 96 printemps. Tous ont un point commun : celui d’avoir ressenti l’appel de Dieu. Car il n’y a qu’au cinéma que des amants déçus enfilent la bure ou que des criminels viennent se cacher derrière les remparts d’un monastère.

Frère Pierre, à 44 ans, est le benjamin et dernier arrivé dans l'abbaye.
Frère Pierre, à 44 ans, est le benjamin et dernier arrivé dans l’abbaye. LP/Arnaud Dumontier

La vocation naît d’une révélation. « C’est quelque chose de très personnel, un peu comme une histoire d’amour. Tous, nous avons reçu, là, en nos cœurs, une invitation à suivre le Christ », explique le père Damien, en se touchant le creux de la poitrine des deux mains.

Le quinquagénaire, à la tonsure bordée de cheveux poivre et sel, cherche ses mots, bute parfois, pour raconter le jour de ses 12 ans. « J’étais dans ma chambre et je venais de finir de lire un récit de saint Benoît, quand j’ai vécu une rencontre très forte avec le Seigneur. Je me suis senti appelé à ce genre de vie. Plus tard, je suis venu à Bellefontaine passer un week-end. Quand j’ai vu la communauté en prière dans la nef, je me suis dit : c’est là. » C’était en 1994, et il avait 27 ans.

« Pour moi, c’est cela la foi: une rencontre personnelle »

Le père François-Marie, 47 ans, se souvient lui aussi du moment où il a été touché par la grâce. Barbe courte et léger sourire accroché en permanence aux lèvres, le moine à la voix d’ange revit comme si c’était hier la première étape de son parcours de foi.

Aîné d’une famille pratiquante d’Angers, il est, à 13 ans, enfant de chœur et passionné de sport. « Lors du baptême d’une cousine, je me suis retrouvé au fond de l’église, parce que nous étions arrivés en retard. Je m’ennuyais un peu. À un moment, le prêtre a proclamé une phrase de l’Evangile selon saint Jean : Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Cette parole m’a percuté. À ce moment-là, j’ai pensé à Jésus. Celui dont on m’avait parlé au catéchisme est devenu une personne. Pour moi, c’est cela, la foi : une rencontre personnelle. Des mots qui deviennent chair. »


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Le lendemain, l’ado repart au collège et reprend le foot. Une interrogation ne cesse pourtant de grandir en lui : « Est-ce qu’on peut être chrétien seulement une heure par semaine ? » Plus tard, inscrit en fac d’histoire-géo à la Sorbonne, il mène la vie d’un étudiant parisien comme les autres, passe des heures au café à discuter politique, sort avec ses amis dans son quartier de la gare du Nord…

Mais son questionnement existentiel ne faiblit pas. Il trouve finalement la réponse à 21 ans, ici, au pied des arbres, lors d’une retraite. Sur le chemin du retour, le jeune homme met une cassette de cantiques grégoriens dans l’autoradio de son Austin Mini et se met à chanter, le cœur en joie. « J’avais enfin découvert comment donner du sens à mon existence. »

Le temps de finir son deuxième cycle et d’effectuer son service militaire, le postulant franchit la porte de l’abbaye le 24 février 1998. « Le matin, je suis allé au Carmel, couvent d’Angers, avec mes parents, puis ils m’ont emmené ici. Dans la voiture, il n’y a pas eu énormément de paroles échangées, mais beaucoup d’émotion. Papa et maman m’ont laissé au portail. J’ai été accueilli par l’abbé. Il m’a conduit à l’église, nous nous sommes agenouillés, nous avons prié. Et ensuite, c’était parti », détaille-t-il.

Quitter famille et amis

L’ancien étudiant, qui manifestait en 1986 contre la loi Devaquet et l’instauration d’une sélection pour entrer à l’université, reçoit l’habit et, pendant deux ans, approfondit sa quête intérieure sous la houlette du maître des novices. Une période cruciale, puisque seule une recrue sur deux ira au bout de ce parcours initiatique, les autres retournant à la vie civile.

Ensuite, il s’engage pour une durée de trois ans, avant sa profession de foi solennelle, en 2003. Ce jour-là, à l’issue de l’Eucharistie, François-Marie prononce ses vœux, qui le font trappiste pour l’éternité. « On ne quitte l’abbaye que par le haut ou par le bas », dit-il en montrant, au milieu du cloître, le cimetière planté de rosiers jaunes. Ici reposent ses prédécesseurs, enterrés sans cercueil, sous une croix blanche.

À l’instar de ses voisins de tablée, frère Philippe-Marie prend son repas en silence, à l’écoute de la lecture du jour.
À l’instar de ses voisins de tablée, frère Philippe-Marie prend son repas en silence, à l’écoute de la lecture du jour. LP/Arnaud Dumontier

Suivre ce chemin implique aussi de quitter amis et famille, d’abandonner ses projets. Ce fils aimant, très lié à son frère et à ses deux sœurs, ne les verra plus que deux ou trois fois par an – c’est la règle –, toujours à l’intérieur de l’abbaye. Le sujet reste sensible, même vingt ans plus tard. « Il y a quelques années, mon père m’a dit que, quand j’étais entré ici, il avait fait une dépression », partage le moine. Les larmes montent à ses yeux sombres.

La voie monastique est un sacerdoce. Pas un long fleuve tranquille. « C’est un cheminement, des étapes, des doutes », poursuit-il. Autres perspectives auxquelles il a fallu renoncer, et pas des moindres : avoir une femme, une sexualité, fonder une famille. « J’ai eu un choc quand j’ai vu pour la première fois ma sœur avec sa petite fille au parloir. Le bébé était allongé sur elle, en totale confiance. Là, je me suis dit : C’est magnifique, un enfant, et effectivement, j’ai fait ce choix de ne pas en avoir. » De quoi lui faire regretter son engagement ? « Le monastère me permet d’être chrétien vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et c’est ça qui est primordial pour moi », assume cet homme apaisé, et apaisant, alors que retentit le carillon.

« Le confinement a eu peu d’effets sur nous »

D’un pas mesuré et léger, son capuce sur la tête en signe de recueillement, il rejoint ses pairs pour célébrer, à 7 heures, les laudes, la prière du lever du soleil. Tandis que le jour pénètre en rais obliques à travers les vitraux rouge et bleu, les moines psalmodient le Cantique de Judith.

Immédiatement après, quelques croyants poussent la lourde porte de l’église pour participer à la messe quotidienne. Derrière les moines, ils sont une demi- douzaine d’hommes et de femmes, avec ou sans chapelet. Certains s’agenouillent lorsque le père François-Xavier, qui préside en ce matin de Carême, invoque l’Esprit saint.

Avant chaque office, passage obligé au vestiaire, où sont suspendues les coules, des vêtements liturgiques à larges manches et capuchon.
Avant chaque office, passage obligé au vestiaire, où sont suspendues les coules, des vêtements liturgiques à larges manches et capuchon. LP/Arnaud Dumontier

À 91 ans, lui-même n’est pas très loin de la sainteté. Il y a quelques années, un déséquilibré a pénétré dans le monastère et lui a tiré dessus avec un fusil. Le moine s’en est sorti. Depuis, il rend visite une fois par an à son agresseur, enfermé à l’hôpital psychiatrique de Cholet.

La célébration touche à sa fin. Les religieux et les rares fidèles paraissent un peu perdus dans cette imposante nef semblant démesurément grande du fait des restrictions sanitaires. Covid-19 oblige, le gel hydroalcoolique est devenu aussi incontournable que l’eau bénite.


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Mais pour le père Etienne, 81 ans, prieur de Bellefontaine – il seconde l’abbé et le remplace en cas d’absence –, « le confinement a eu peu d’effet sur nous, qui sommes déjà un peu confinés par nature. Cette période nous a même ramenés à l’essentiel. Ça a par exemple été une expérience forte de célébrer Pâques, en 2020. Il n’y avait que nous, et pourtant, c’était plein, débordant. C’est ça, le sens de notre vie ici : une forme de plénitude dans la solitude ». Une fois la messe terminée, les religieux partent sans échanger aucune parole en direction du réfectoire pour le petit déjeuner.

Pour accompagner le repas, un moine lit l’autobiographie de Barack Obama

Surplombant l’abbatiale, une sévère statue de saint Benoît – le fondateur du monachisme, un doigt tendu devant la bouche – le rappelle à ceux qui l’auraient oublié : dans cette enceinte, le verbe est banni. Lorsque frère Philippe a passé le seuil du monastère un jour de novembre 1951, « le silence était formel et strict. Si je voulais un mouchoir, il fallait que j’écrive un billet, que je le fasse signer par le supérieur et que j’amène ça au vestiaire. Ce qui ne nous empêchait pas d’avoir de longues conversations en langue des signes », évoque-t-il, la mémoire intacte à 96 ans.

Le corps courbé par les années, mais l’esprit debout, celui qui était alors un « petit Parisien du 7e arrondissement » se remémore, sept décennies plus tard, ses premiers pas de moinillon. « En ce temps-là, nous étions 70. L’office de nuit avait lieu à 3 heures du matin, et la messe était en latin. Je dormais dans un dortoir sans chauffage, sur une planche en bois, puces comprises ! Et quand je suis entré à Bellefontaine, ma mère et mes sœurs n’ont pas eu le droit de franchir le portail », retrace-t-il avec le sourire dans la superbe bibliothèque d’inspiration Baltard où il a passé tant d’heures à classer et ranger quelque 50 000 volumes.

La bibliothèque, qui recèle quelque 50 000 ouvrages, est gérée par le père Etienne.
La bibliothèque, qui recèle quelque 50 000 ouvrages, est gérée par le père Etienne. LP/Arnaud Dumontier

À la suite du concile de Vatican II – qui ouvrit l’Eglise à la modernité, au début des années 1960 –, cette rigueur s’est un peu assouplie. Les femmes peuvent entrer dans l’abbaye depuis 1964, et les moines ont désormais des chambres (des « cellules »), certes austères, mais individuelles. Saint Benoît reste toutefois vigilant, et le silence règne toujours dans le couvent. Les conversations sont autorisées seulement pour l’exercice des tâches quotidiennes ou la transmission d’informations indispensables. Des réunions ont également lieu très régulièrement pour échanger sur la vie de la communauté ou des sujets religieux.

Les repas continuent, eux, d’être « muets ». Après avoir récupéré tasse et serviette en tissu dans un casier à leur nom, les frères se répartissent sans un mot autour des trois grandes tables en bois. Au menu, ce midi : de la semoule, des salsifis à la tomate et à la ciboulette, et un yaourt nature. Pas de quoi risquer la crise de foi(e). Comme le stipule la règle bénédictine, « rien n’est aussi contraire à tout chrétien que l’excès de table ».

Couvrant le cliquetis des couverts contre les assiettes, un moine lit, comme à tous les repas, un texte d’une voix monocorde. En ce moment, un chapitre d’« Une terre promise », la biographie de l’ancien président américain Barack Obama. Cette tradition apporte un lointain écho du monde extérieur, tout comme l’abonnement au journal La Croix et, pour les rares qui le souhaitent, l’accès à Internet, auquel le monastère a fini par se connecter. La lecture à voix haute donne lieu à quelques moments décalés quand, par exemple, un « Jésus ne voterait pas pour Barack Obama » résonne entre les hauts murs du réfectoire.

L’essentiel des revenus provient du magasin

Après avoir fait tous ensemble la vaisselle, les moines participent à l’office de none, puis s’accordent une heure de repos – la seule –, avant de reprendre leurs tâches respectives. Car ils ne font pas que prier, chanter ou méditer. Contrairement aux congrégations dites mendiantes, les trappistes gagnent leur pain en travaillant et en se mettant au service des autres.

Le monastère compte un cellérier, qui s’occupe de l’approvisionnement et des dépenses de la communauté, un jardinier, un portier, un infirmier, mais aussi un hôtelier, chargé d’accueillir les personnes qui viennent effectuer quelques jours de retraite ici. Fermées pour cause de pandémie, les 40 chambres situées dans un grand bâtiment dominant l’église accueillent d’habitude une douzaine de personnes par jour, chacun payant selon ses possibilités.

Aujourd’hui, les moines de Bellefontaine ne s’occupent plus que des vergers et d’un potager, entretenu ici par frère Vincent.
Aujourd’hui, les moines de Bellefontaine ne s’occupent plus que des vergers et d’un potager, entretenu ici par frère Vincent. LP/Arnaud Dumontier

Pendant des siècles, l’essentiel des revenus de l’abbaye provenait de ses 120 hectares de terres agricoles. Les frères, très nombreux, passaient le plus clair de leur temps aux champs. « Quand je suis arrivé, il y a quarante-cinq ans, on faisait encore les moissons et on sarclait les betteraves. Le soir, j’avais les mains en sang », se remémore le père Samuel, 67 ans. Assis à son bureau sur lequel une tablette numérique côtoie des icônes dorées, le frère responsable du magasin explique, entre deux coups de téléphone de représentants, comment « il a fallu s’adapter au déclin de l’agriculture, ainsi qu’à la baisse de nos effectifs ».

De nos jours, un moine fait bien pousser quelques potirons, salades et mandarines dans un petit potager en permaculture, mais la communauté a confié depuis plusieurs années l’exploitation de ses terres à des paysans voisins. Elle n’a gardé la main que sur deux hectares de vergers, principalement de pommes et de kiwis, dont s’occupe un salarié extérieur. C’est la boutique, construite en 2001, qui constitue désormais la ressource principale de l’abbaye.

Dans les étagères, à côté d’une très belle partie librairie, les visiteurs et les habitants des environs trouvent des objets religieux – images pieuses, crucifix, statuettes de la Vierge… Ainsi qu’une foule de produits fabriqués par des monastères de toute la France : cire du Père Fulgence, boisson aux 52 plantes d’Aiguebelle, crème de jour des bénédictines de Chantelle, et l’incontournable chartreuse, entre autres.

« Le nombre de fidèles a reculé de 40 % »

Mais aujourd’hui, cette activité est menacée. La faute au confinement, certes, mais surtout au long mouvement de sécularisation de la société. Partout, les églises se vident, et Bellefontaine n’y échappe pas. « En dix ans, le nombre de fidèles qui assistent à la messe le dimanche a reculé de 40 % », assure le père Samuel qui, loin d’être effrayé par cette évolution, imagine « un retour vers une Eglise semblable à celle des débuts du christianisme, minoritaire, moins établie, plus intériorisée ».

Le grand âge de nombreux moines, allié à la crise des vocations, pose la question du futur, ici comme dans toutes les autres congrégations religieuses. Faudra-t-il, un jour prochain, qu’ils quittent ces bâtiments, devenus trop grands, trop compliqués et chers à entretenir ? « Une chose est certaine : si nous ne faisons rien, nous sommes déjà morts, estime, combatif, dom Jean-Marc. C’est pour cela que nous avons fait appel à un coach en gestion d’entreprise, et lancé des travaux pour accueillir plus facilement des groupes de croyants. »

Un autre projet leur tient particulièrement à cœur : la construction d’un mémorial pour leurs frères assassinés en 1996, à Tibhirine, en Algérie. Trois d’entre eux avaient effectué leur noviciat à Bellefontaine, au début des années 1980, avant de partir pour Notre-Dame-de-l’Atlas.

De jour comme de nuit, un refuge pour les plus pauvres

« Du point de vue vocationnel ou économique, l’avenir paraît écrit, reprend l’abbé. En tant que religieux, nous avons toutefois une autre espérance. Nous ne sommes pas là par hasard. Avant la Révolution française, il ne restait plus que quatre moines ici. Le monastère a été pillé, brûlé et, pourtant, une communauté s’est reconstruite plus tard. Si Dieu existe et qu’on est là pour lui, il saura s’occuper de nous. »

En attendant une éventuelle intervention de la Providence, la nuit a fait son retour sur le vallon. Après les vêpres et un dîner durant lequel ils ont entendu le récit de l’arrivée de Barack Obama au Capitole, les moines enfilent une dernière fois la coule pour les complies, à 20 h 10. Rassemblés dans la nef, ils unissent encore leurs voix et rendent grâce au Seigneur. Alors que la conclusion approche, la lumière s’éteint.

Le père François-Marie passe la nuit dans la chambre de la porterie, prêt à répondre aux gens qui viendraient demander de l'aide.
Le père François-Marie passe la nuit dans la chambre de la porterie, prêt à répondre aux gens qui viendraient demander de l’aide. LP/Arnaud Dumontier

Les frères, debout dans l’obscurité, entonnent le Salve Regina, chant grégorien en hommage à la Vierge Marie. L’effet est saisissant. Puis ils se rassoient, attendant que sonne l’angélus, pour repartir en procession sous une unique et faible lumière. Leur grand vêtement blanc, capuche relevée, leur donne des allures de fantômes.

L’office terminé, tout le monde regagne sa cellule. Seul le père François-Marie traverse le parc à la lueur d’une lampe de poche et atteint la porterie, le petit bâtiment accolé à l’entrée de l’abbaye. Grimpe une volée de marches branlantes afin de rejoindre la chambre décatie qui donne sur le portail. Il y dormira, prêt à répondre si un SDF sollicite de l’aide, ce qui, avant le Covid-19, arrivait plusieurs fois par semaine.

En effet, conformément à la règle de saint Benoît, « nous devons accueillir à toute heure du jour et de la nuit les pauvres comme s’ils étaient le Christ lui-même », cite le religieux, assis sur le lit où il prépare son homélie en vue du prochain dimanche des Rameaux. Et de conclure : « L’idéal monastique n’est pas celui de l’homme dans sa forteresse, coupé du monde. Evagre le Pontique, qui a vécu dans le désert d’Egypte au IVe siècle, a eu cette formule : Le moine est séparé de tous et uni à tous. C’est pour moi la meilleure définition de ce que je vis ici. »

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Ref. : leparisien.fr

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